Au Fil de Synema 7 ~ Dans la Toile d'Henry Selick (1/4)
- Vivien Hatta-Néagoé
- 7 juil. 2017
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 mai 2023
(Synema est une variété d'araignée qui n'a en commun avec notre sujet que le nom... et aussi le fait que le Septième Art est une immense toile, peuplée de nœuds dramatiques et d'émotions qui révèlent parfois les larmes... ces étranges rosées du matin. Ce n'est pas le Web qui contredira tout cela !)

Jouons un peu : Oogie Boogie, les Tantes-Rhinocéros, Hypnos et l’Autre Mère.
Que vous évoque cette liste ?
Que ceux qui ont répondu qu’il s’agit en vérité des antagonistes principaux de (respectivement) Jack Skellington, James Henry Trotter, Stu Miley et Coraline Jones, sachent qu’ils ont raison.
Continuons notre jeu en "corsant" quelque peu la difficulté : qu’ont justement en commun Jack Skellington, James Henry Trotter, Stu Miley et Coraline Jones ? Eh bien : un nom, une signature ! Ils se partagent tous la même âme inspirée : celle d’Henry Selick !
Mais qui est donc Henry Selick ? Un homme qui aime les araignées, leur réservant dans ses films quelques coins de plafonds des plus douillets ! Il était donc normal que la Synema s’intéressât à ce curieux réalisateur !
Attachez-donc vos toiles et en avant pour déficeler le Mystère Selick !

Oubliez donc où vous pensez vous trouver, car maintenant, vous êtes dans le New Jersey, à Glen Ridge ! Si, si ! Et encore, ce n’est pas le plus déstabilisant : sachez que la grande horloge, par la fenêtre, indique que vous êtes arrivés en 1952 ! Pas de panique : profitez-en pour assister à un événement unique ! La première journée de vie d’un futur talent !

Bien sûr, après ça, autant rester aussi pour sa deuxième journée, puis sa troisième, puis sa quarante-deuxième… Pourquoi rentrer tout de suite ? Le cadre est agréable, pensez-donc, il s’agit des alentours de Rumson !
Officiellement, Henry Selick est alors déjà né, mais il lui reste encore une naissance, plus longue, plus ambitieuse, qui durera toute une jeunesse : c’est dans la tête que se préparent ces prochains embryons, telle une famille d’Athéna, couvées dans le crâne de Zeus.
C’est durant cette enfance que le réalisateur s’enivrera de séquences d’animations terrifiantes, comme Fantasia et sa Nuit sur le Mont Chauve, ou encore d’œuvres animées images par images, que ce soit Le Septième Voyage de Sinbad ou Jason et les Argonautes (de Ray Harryhausen)
Bercé par le vin de ces visions, il dessinera ses propres premiers personnages, déjà bien colorés, et inventera bien des histoires à partager avec ses proches.

À vingt ans, il finit d’étudier les sciences au Rutgers University pour entrer à l’Université de Syracuse, se consacrant cette fois à l’Art. Le visionnage de films animés expérimentaux finit de le séduire. Ses premiers courts-métrages révéleront d’ailleurs une empreinte plutôt expérimentale.
Après une période au Central Saint Martins College of Art and Design à Londres, Henry Selick arrive à la California Institute of the Arts, comme l’avait fait Tim Burton, qu’il y rencontrera d'ailleurs, aux côtés de Brad Bird, John Musker, Joe Ranft et John Lasseter... entre autres…
Il réalise ses deux films étudiants : Phases et Tube Tales, qui se trouveront nominés pour les Student Academy Awards.
Après quelques courts-métrages sur lesquels Synema reviendra dans un prochain article, il se lance dans sa première grande aventure, guidé par un de ses grands amis, un de ses plus fidèles "alter-ego"…

La Synema en a déjà parlé et en parle encore : Tim Burton est toujours là ! Illustrant à nouveau la métaphore chère à la Synema et à sa Toile : un des maillons Burton s’est noué avec un des maillons Selick.

En effet, si la carrière de ce dernier a bien décollé, c’est grâce à Burton, qui lui a donné les rennes d’un traîneau de noël bien vermoulu, tout en gardant un œil très concerné sur son projet.
Si c’est officieusement le sixième long-métrage de Burton, c’est surtout le tout premier de Selick ! Reconnaissant, ce dernier a même dissimulé dans ce film quelques dédicaces à son ami mécène : un serpent-guirlande ressemble comme deux rayures à celui de Beetlejuice (dans lequel Jack lui-même fait une pré-apparition), un canard à roulette, quant à lui, semble rescapé des aventures d’Hansel et Gretel, exilé incognito dans ce métrage plus spacieux et, enfin, le chat de Vincent est de retour, le temps de bondir d’une poubelle.
Les studios Disney aussi ont eu droit à leur hommage : ne serait-ce que par une poupée monstrueuse, offerte à un des enfants "réels", qui est coiffée de deux belles oreilles rondes et noires.


Jadis, en pleine promenade automnale et vespérale, Tim Burton avait remarqué, chemin cauchemardant, la vitrine d’un magasin qui changeait de maquillage : les mornes et cadavériques décorations d’Halloween, froissées, laissées et lasses, s’éclipsaient discrètement, sans un deuil, derrière celles de Noël (comme quoi, même les morts peuvent vieillir). L’espace d’un déménagement et malgré ce qu’en pensent les Calendriers, les deux fêtes se retrouvèrent réunies. Ce passage de flambeau inspira un poème à Burton.

Des années plus tard, alors occupé avec Batman Returns, il se vit proposer une possibilité d'adaptation par Walt Disney, détendeur des droits.
Il dut déléguer ses rêves à Selick qui y ajouta les siens. De l’inspiration originelle, les seuls personnages qui restèrent furent Jack, son chien Zéro et le Père-Noël.
Pour un film-aîné, c’est un ambitieux aîné ! Trois ans de tournage environ (une minute de film pour une semaine de travail), à prendre photographies après photographies, pour ce premier long-métrage entièrement en stop-motion. Trois Halloweens et trois Noëls pour passer de la "chambre noire" à "l'écran blanc" !
Jack, rien que lui, a nécessité aux alentours de quatre-cents expressions de visage ! Même les décors donnèrent du fil à retordre aux marionnettistes : il ne fallait pas les déranger. C’est pour ça que les maquettes furent construites séparables, afin de laisser plus de place aux techniciens.

Mais le jeu en valait la chandelle ! Le résultat était une telle performance technique qu’il aurait obtenu l’Oscar des Meilleurs Effets Spéciaux si le sort n’avait pas décidé que Jurassic Park devait sortir la même année !
Ainsi, l’Étrange Noël de Monsieur Jack (Nightmore Before Christmas) vit la nuit en 1993 ! Telle une bonne Fée Marraine (ou plutôt, une bonne "sorcière" marraine), le succès veilla cet éveil ! En grands éclats sortirent de leur cercueil-berceau tous ces personnages hauts en couleurs noires ! Ces morts étaient devenus immortels, oscillant entre marécages et monts enneigés, le rêve des uns valsant avec le cauchemar des autres...

Comment Halloween considère-t-il Noël ? Comment Noël considère-t-il Halloween ? Voici donc une réflexion sur la subjectivité du point de vue et l’inépuisable besoin de le changer… de se changer soi-même… Ou, du moins, d’essayer !

Il est cependant un peu triste que deux personnages, normalement principaux et principalement notables, n’en sont pas pour autant indispensables à l'intrigue...


D'abord, il y a Sally, au charme étrange et décousu, amoureuse du héros en cachette et qui tente de servir l’intrigue... Moyennant quoi, c’est l’intrigue qui nous la sert sur un plateau, trop gratuitement…
Certes, elle participe aussi à la caractérisation du héros et nous donne une idée de la puissance de son obsession. Obsession plus convaincante que tout ce que la belle pourra lui dire !
Son enthousiasme de retrouver un sens à sa mort l'aveugle tel qu'il ne se rend pas compte que ce qui lui manquait, il l'avait déjà : il inspirait déjà une autre émotion que la peur, il peuplait déjà les rêves d'une âme autrement qu'en cauchemars ! Il n'avait pas besoin d'être autre qu'épouvantail aux yeux de tous pour se voir lui-même ainsi : ses yeux à elle suffisaient.
Dans l'ombre, un cœur s'inquiétait pour lui, et pour lui la propriétaire dudit cœur serait prête à en découdre (effectivement, pour s'échapper de chez elle et le rejoindre, elle doit se découdre un membre, quant au méchant qui voulait du mal à Jack, il en restera tout décousu) !
Malheureusement, elle est un peu trop périphérique : elle n'a que très peu d'interactions avec son prince nocturne et n'aide pas à la défaite de l'ennemi principal...
Venons-en donc au deuxième personnage que l'intrigue a injustement écarté de ses enjeux : Oogie Boogie qui, hélas, n’est pas vraiment omnipotent ni omniprésent, alors qu’il est censé être le grand méchant de cette mortelle chorale, le nocturne chez les nocturnes, le ténébreux pour les ténèbres elles-mêmes… Pourtant, le voici plutôt un fantôme dans un fantasme…

D’ailleurs, il aurait dû avoir un rôle plus présent, plus pesant, car il paraîtrait qu’une surprise finale aurait révélé qu’il était en réalité le Docteur Finkelstein, créateur de Sally. Ou alors, que c’était plutôt le Docteur qui était en réalité Oogie Boogie... Encore une fois, c'est une question de point de vue...
Cette idée est restée dans la nuit. Une nuit plus profonde et interdite encore que celle qui abrite à la fois Halloween et Noël.


Ça dépend, certes ! Surtout qu’ici, ce ne sont pas cinq fruits, mais cinquante pêches qui ont été nécessaires pour le second long-métrage d’Henry Selick ! Et même pas des vraies, en plus, vu que leur taille variait de 7,5 centimètres de haut à six mètres de diamètre. Jusqu’où ira l’ambition des O.G.M. ?


Walt Disney ayant visiblement un peu de mal avec ce type d’animations, ce fut plutôt à travers une filiale qu’il produisit les deux premiers films de Selick : la Skellington Productions, anciennement connue sous le nom de Selick-Burton Projects depuis sa création en 1986, pour être spécialisée dans les divagations de ces deux réalisateurs particuliers qui semblent un peu refoulés par le modèle Disney.
James et la Pêche Géante (James and the Giant Peach, 1996), dernier long-métrage produit par cette filiale, témoigne du périple d’un jeune garçon en quête d’un rêve esquissé sur une brochure de voyage…
James est un enfant heureux, vivant sur une plage heureuse, à l’ombre d’un phare et à la lumière de l’amour de ses parents. Mais une nuit, une rage va rugir et surgir du fin fond de l’horizon : un énorme nuage endiablé, avec la tête d’un rhinocéros en infernale figure de proue, va dévorer ses parents, condamnant le malheureux James à l’absence et aux traitements cruels de ses deux tantes aux noms "honnêtes", à défaut d’être très flatteurs (Tante Piquette et Tante Eponge).

« Obéis-nous ou le Rhinocéros te mangera comme il a tué tes lamentables parents », sera la seule berceuse dont devra se contenter le garçon. Quant à ses rêves interdits, il y en a un qui l’aide à recolorer sa vie devenue si grise : aller à New-York, comme ses parents le lui avaient promis.

Un jour, en sauvant une araignée (brave garçon !), il fait une mystérieuse rencontre : un étrange mage lui donne des langues de crocodiles magiques, à même de faire enfler une pêche jusqu’à une taille assez grande pour s’en servir d’embarcation afin de traverser l’Atlantique ! Tout ce qu’on invente !
Grâce à ce nouveau moyen de transport inédit, il va s’affranchir de la tyrannie de ses tantes et du rhinocéros de flammes, aux côtés de divers invertébrés de ses amis, rencontrés dans ledit fruit.

Il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de Roald Dahl, fidèlement reconstitué, à l’exception de certains personnages en plus.
En effet, dans le livre, les Pêchonautes affrontent des êtres-venus-des-nuages. À une joute céleste, le réalisateur devait préférer un combat sous-marin. Ce seront donc des pirates de glaces, égarés en plein Arctique, qui devront donner de la toile à retordre à James et ses co-voyageurs. D’ailleurs, ce sera l’occasion d’un savant clin d’œil :

L’immortel Jack Skellington voguait justement par là, bien reconnaissable malgré un sacré coup de vieux (même si ça ne doit pas lui faire grand chose), jouant les épouvantails de mer, à savoir, lesdits pirates. Et pas tout seul : il se fait aider par le squelette de Donald Duck.


Certains personnages, quant à eux, ne se sont pas contentés de leurs seuls chapitres du livre et se sont imposés au-delà de leurs plates-bandes : c’est certainement de par leur arrogance et leur ego déplacé que les tantes du héros ont choisi de ne pas mourir, écrasées par la pêche, au début de cette odyssée, comme convenu dans le livre.

En tout cas, s'il a eu lieu, dans le film cet "empêchement" n’a été que temporaire, vu qu'on les voit revenir tourmenter le héros, tout au long de son excursion fruitière, dissimulées dans la fumée du Rhinocéros de Cendres ou dans de cruelles allusions croisées dans de cruelles illusions, ponctuant la tentative de liberté du pauvre garçon…

Et jusqu’à la scène post-générique où elles sont représentées en marionnettes dans un jeu forain consistant à leur donner de grands coups de cornes via un rhinocéros que l’on contrôle !
Quand certains en ont trop, d’autres n’en ont plus assez… Ainsi, certains personnages du roman n’ont pas pu franchir la frontière "livre". Si un ver est un des aventuriers gardés pour le film, ce n’est pas le cas d’un "cousin à soie", absent de l’adaptation.


Aviez-vous déjà remarqué à quel point un globe terrestre ressemble à une toile d’araignée ? Avec toutes ces longitudes qui s’enroulent autour des latitudes ? Dessus, les pointillés qui représentent les itinéraires de voyages, comme celui d’Angleterre à New York, sont comme une suite de gouttes d’eau, de rosées du matin, échouées sur la toile. La Synema aime ça ! Visiblement, une de ses lointaines cousines aussi : car c’est aux côtés de Madame Araignée, entre autres, que James va traverser rêves et géographies, jusqu’à atteindre son inaccessible étoile.

James et la Pêche Géante a de quoi jouer les doubles de Charlie et la Chocolaterie ! Bien sûr, le fait d’être des "frères d’encre", issus de la plume du même écrivain, ça aide beaucoup à la ressemblance ! Et puis, les savants cuisiniers voudront bien donner raison à ceci : la pêche et le chocolat peuvent former un savoureux duo !


Bref, les deux contes partagent les mêmes thèmes, jusqu’à la machine qui se permet parfois de remplacer le vivant, tout comme la chocolaterie déshumanisée ou alors ce requin métallique qu’affrontent James et ses compagnons de route, qui est à lui seule une usine : des scies aux marteaux en passant par les clous les plus acérés que l’océan ait connus.

Également, comme pour Charlie, ce n’est pas parce que le film finit que le songe protecteur aussi doit se terminer ! Le retour à la Réalité n'emportera aucunement la magie et ne séparera pas James de ses nouveaux amis, sa nouvelle famille... Le Paradis bien mérité ne peut pas être repris !

Enfin, ça marche surtout dans les histoires… Quoique, dans la vie non plus, l’achèvement d’un film ne sonne pas l’arrêt du rêve.

La différence, c’est que la suite du "rêve" dans "Notre Côté du Miroir" n’est pas automatique et c’est à Henry Selick d'inventer tout seul la sienne, sans aucune page suivante de livre où la chercher, ni aucun "écrivain-du-monde-d’au-dessus" pour lui dicter un voyage déjà tout fait.

Peut-être est-ce ce dernier point qui a donné envie à Selick de le créer lui-même, son écrivain-du-monde-d’au-dessus…

Mais ça, ce sera pour son prochain film... et pour le prochain retour de la Synema...
Pour les meilleurs rêves, comme pour les pires cauchemars…







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